ARNAU PI, LA POCHETTE D’UN ALBUM PEUT (ET DOIT) ÊTRE ARTISTIQUE

Arnau Pi est le responsable de l’une des pochettes les plus iconiques des dernières décennies : celle de l’album fIN de John Talabo. Sa marque a également mis en valeur tout un ensemble d’œuvres (musicales, bien sûr, mais aussi du monde de la mode et même de celui de l’identité corporative) dont les formes et les couleurs sont les moteurs qui génèrent des émotions purifiées. Discutons avec lui afin d’essayer de prendre place dans sa tête et de comprendre sa vision de l’art et du design. 

Si l’on réalise un Top 10 des pochettes d’album de musique électronique les plus iconiques du siècle, il est clair que le cover art de fIN de John Talabot ferait partie des premiers dans le classement, et il y a de quoi. Son design artistique établit une espèce de relation intime et souterraine avec la musique de l’album. L’usage des formes et des couleurs dialogue avec nos yeux en utilisant les mêmes codes de langage qu’emploient les compositions de Talabot pour dialoguer avec nos oreilles. 

Il s’avère que cette pochette d’album est l’œuvre d’ Arnau Pi , qui est aussi auteur de plusieurs autres pochettes pour le label Hivern Discs en général et pour, plus concrètement, des artistes comme Pional ou encore Röyksopp . Dans tous ces travaux, Pi semble appliquer les enseignements de tous les créateurs et artistes qui ont abordé cette tâche de créer des pochettes d’album comme une tâche de synthèse et de synesthésie. D’épuration et de simplicité comme outils pour transmettre des émotions purement musicales. 

Il s’avère aussi qu’en plus des pochettes, Arnau Pi n’a pas laissé de côté le travail durant ces dernières années. Que ce soit dans le domaine de la musique ou dans d’autres moins mélodiques mais tout aussi stimulants, comme peut l’être la mode ou la création d’images corporatives pour des entreprises à haute sensibilité. Par les temps qui courent, dans lequel l’industrie musicale se voit obligée de changer de visage à marche forcée, il est nécessaire de revendiquer des figures telles que celle de Pi, toujours prêtes à nous rappeler que la pochette d’un vinyle peut et doit être artistique. Et il n’y a pas de meilleure façon pour le revendiquer qu’un discours à la première personne autour de sa propre œuvre. 

Bomber JOHN ELLIOTT, T-shirt NASASEASONS, pantalons WHIZ LIMITED.

Quel est, actuellement, le projet qui t’emballe? 

À l’heure actuelle je suis sur deux projets qui me passionnent particulièrement. Le premier est une série de EPs qui va être lancée par Talabot et Pional. On veut créer quelque chose de cool et fait d’une façon particulière, qui dure dans le temps. Le second correspond à un atelier que je suis entrain de préparer à Madrid pour avant cet été, et qui montre un peu mon processus créatif. C’est un challenge, mais ça m’excite. 

Si tu devais résumer ta carrière en trois moments ou travaux clés, lesquels choisirais-tu? 

Le premier album de Talabot, parce qu’il a marqué un avant et un après dans ma carrière en tant que designer. L’album de Röyksopp, parce qu’il a été le premier grand groupe avec lequel j’ai eu la chance de travailler. Et enfin, le moment où j’ai commencé à faire cours à l’université : c’est tout un défi, mais c’est si satisfaisant quand les élèves bossent dur et sont motivés. Ça régénère mon envie de travailler dans le design. 

À ton avis, pourquoi ta vision artistique colle si bien avec le monde musical en général et, plus particulièrement, celui de l’électronique?

J’adore la musique tout simplement, donc j’imagine que cette union surgit de façon naturelle. J’ai toujours essayé, dans la mesure du possible, de faire en sorte que mon style ait une touche atemporelle et qu’il ne suive aucune tendance. Je crée de façon assez anarchique ce qui m’inspire depuis mon fort intérieur ou ce que j’ai envie de faire à ce moment-là, même si parfois c’est un échec. Oui, je suppose que ma façon de travailler, tout en respectant les distances, ressemble au processus créatif des musiciens. Beaucoup de répétitions et d’erreurs. De plus, j’imagine que mon style, un peu rude et texturé, s’inscrit dans l’idiosyncrasie de la musique électronique. Je me considère très chanceux de bosser dans le monde de la musique et j’adore le fait que mes créations et idées deviennent des objets matériels que l’on peut toucher avec nos mains et qui durent dans le temps, comme le vinyle. 

Pantalons JOHN ELLIOTT, chaurssures ADIDAS.

J’ai l’impression qu’il se passe quelque chose de similaire à ce qui se produit avec l’art de Peter Saville: c’est une approche extrêmement épurée et centrée sur une émotion directe. Tu ne crois pas?

Quel honneur ! Si seulement ! J’aimerais bien avoir ne serait-ce qu’un dixième du talent de Saville… C’est un gourou pour moi, moi, je ne suis encore qu’un demi-apprenti. 

Y a-t-il un artiste musical en particulier avec lequel tu rêves de travailler?

Rah, on m’a déjà posé la question et je ne sais jamais quoi répondre…En vérité, ce que je regarde le plus c’est si la musique qu’il fait me plait, forcément. C’est toujours cool de bosser pour des artistes qui ont une certaine notoriété puisque ça rend mon travail toujours plus visible. Si la proposition me paraît intéressante, il est toujours plus simple pour moi de créer quelque chose de graphiquement cool. En clair, le nom du groupe ou de l’artiste n’est donc pas la chose la plus importante pour moi. J’adorerais designer un truc pour un groupe mythique de krautrock, genre Neu!, Can, Cluster ou des groupes similaires. Retourner cinquante ans en arrière pour pouvoir le faire. 

Tu as déjà travaillé avec certaines marques de mode comme DQM ou Otaduy, ne crois-tu pas que la mode peut t’ouvrir de nouveaux et stimulants horizons à explorer? 

Bien sur ! Avec DQM c’était très cool parce-que je travaillais avec mon ami Albin Holmqvist et on a eu de très bons résultats. Donc j’adorerais continuer à bosser pour des marques de ce style, plus alternatif. J’imagine que ma façon d’affronter un projet de mode ne se différencie pas beaucoup de ma façon d’affronter un projet musical : il s’agit de chercher un aspect de la marque avec lequel faire click et le transformer en quelque chose de fort visuellement parlant. 

En parlant de mode, quel est ton vêtement fétiche? Celui auquel tu penses directement et à partir duquel tu construis toute ta tenue chaque matin. 

Je dirais les chemises. J’en ai beaucoup et en plein de couleurs et matières différentes. La plupart d’entre elles sont lisses. Quand j’ouvre mon dressing, c’est la première chose que je prends. 

Imperméable NEIGHBORHOOD.
Bomber JOHN ELLIOTT, T-shirt NASASEASONS, pantalons WHIZ LIMITED.
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  • Photographie: Viridiana Morandini