Et il semblerait qu'elles aient trouvé la formule parfaite, car peu de temps après avoir publié leur première démo, elles ont été contactées par le label emblématique Elefant Records. En quelques mois, elles ont sorti leur premier album, Movidas, qui a provoqué tant de bruit qu’elles ont même publié une édition spéciale de l’album destinée au marché japonais. Vous le savez déjà, si vous êtes plus vespinos que limousines, vous pourrez bientôt les voir au Primavera Sound, mais, en attendant, vous pouvez apprendre à les connaître un peu mieux en lisant cette interview.
CARIÑO ET SA MUSIQUE DE QUARTIER
De nos jours, le monde de la musique ne tient pas compte des genres ni des frontières, mais plutôt des synergies et des fusions. Et Cariño est en parfaite harmonie avec. C’est qu'Alicia Ros, Paola Rivero et María Talaverano ont réussi à rapprocher l’urbain de la pop ou, comme elles diraient, "pop de quartier", avec leur cover de Llorando en la limo de C. Tangana dans lequel elles ont changé les paroles par "llorando en vespinos", pour mieux refléter leur réalité.
Paola, María, vous viviez l'une en face de l'autre mais la vie a fait que vous avez fini par vous rencontrer sur Tinder. Comment et pourquoi avez-vous décidé de créer un groupe et à quel moment avez-vous fiché Alicia ?
Par hasard, María a décidé de passer de la poésie à la chanson et, comme elle avait beaucoup de goûts en commun avec Paola et qu'elle avait la théorie musicale qui lui manquait, elle lui a proposé. On a eu du mal, mais nous y voilà. On a appris à Alicia quelques chansons, un jour, à l'issue d'un concert qu'elle faisait avec El Buen Hijo, et depuis lors jusqu'à maintenant.
Saviez-vous dès le départ quelle direction vous souhaitiez prendre dans votre proposition musicale ?
Non, on s'est réunies avec une liste d'influences et de chansons déjà écrites. On savait qu'on voulait de la pop, mais le son définitif est né après l'enregistrement de la démo dans le studio de Martín Spangle.
Pourriez-vous nous décrire un peu votre processus créatif ? Sachant à quel point le message transmis par les chansons est important pour vous (évident dans Bisexual , un hymne de revendication LGBTI), pensez-vous d’abord aux paroles ?
Oui. Les chansons commencent généralement par des paroles et une mélodie qui est trouvée par Maria, puis on les construit entre nous trois. Les paroles sont un facteur très important, elles doivent partir d'une réalité ou d'une fiction mais toujours avec des touches de vérité et des éléments du quotidien, que ce soit le nôtre ou celui de notre environnement. On leur donne beaucoup d’importance, bien que la plupart des versets soient ce qu’on appelle "bêtes", ils cachent généralement derrière eux quelque chose de plus profond.
Vous dites que vous faites de la pop de quartier, vous avez toutes les trois vécu à Lavapiés, avez-vous grandi là-bas ? À quel point votre environnement est-il important dans le processus de création ? De toute façon, Lavapiés n’a plus rien à voir avec ce qu’il était à l'époque, quel quartier est celui qui intègre votre imaginaire? Celui d’avant, ou celui qui figure dans les listes des quartiers les plus cools du monde, ou un mix des deux…?
Avec le truc du "quartier", on se référait à quelque chose de convivial qui narre des réalités qui nous sont accessibles. Notre "quartier" est celui où on vit tous les jours. On a toutes les trois vécu à Lavapiés, aujourd'hui, il n'en reste plus qu'une. C’est un quartier dans lequel, aussi cool soit-il, des millions d’histoires convergent, et qui continue à avoir ses propres personnages. Quand elle était petite, Alicia passait ses week-ends à Cascorro avec son père et c'était un quartier assez conflictuel. Il s’est beaucoup amélioré à cet égard. Le point négatif est la hausse des prix et le fait que les gens qui y vivent depuis toujours doivent partir à cause de ça.
Vous avez sorti un LP appelé Movidas chez Elefant Records, un label de référence incontournable pour comprendre et connaître la musique dans notre pays ; je ne peux pas imaginer une meilleure maison de disque pour vous, comment la relation a-t-elle commencé ? Y a-t-il des groupes qui vous ont marqué de manière particulière ou qui ont été là-bas que vous considérez comme références ?
La relation a commencé bien avant qu'on puisse l’imaginer. On était toutes les trois fans de beaucoup de leurs groupes. Quelques jours après la publication de la première démo sur Bandcamp, ils nous ont écrit par e-mail pour nous féliciter et peu de temps après on a commencé à préparer les "moves" avec eux. Bien sûr, l'un des points d'union entre nous trois dans ce projet était les groupes qu'on avait en commun, parmi lesquels on souligne La Casa Azul, Juniper Moon, Papa Topo, La Bien Querida, Nosotrash...
J'ai vu que vous vendiez une édition spéciale de votre CD au Japon. Ce pays a toujours été très synchro avec la pop espagnole. Que pensez-vous du fait qu'on vous y écoute ? Avez-vous joué au Japon ou avez-vous l'intention d'y jouer ? Ça doit être toute une expérience...
Oui, il s'agit d'une coédition avec le label japonais Tugboat Records, ce qui représente pour nous une immense flatterie car ils ont publié des groupes de fou. On pense que notre musique contient des éléments qui peuvent correspondre à ce qu’ils écoutent là-bas, en particulier les touches électroniques, et avec toute la musique qu'ils importent aussi. De nombreux groupes ayant passé par Elefant ont sorti leurs albums là-bas et on était super excitées pour cela. On espère qu’un jour on sera suffisamment écoutées pour pouvoir aller y jouer. Mais pour le moment, ce n'est qu'un rêve.
Dans le LP, vous avez la chanson M ***** seca , où vous vous plaignez d'une personne "merdique" qui déteste la pop, pourquoi pensez-vous que la pop et ses sous-genres ont tant d'ennemis ?
Alicia : Je pense que c'est spécifiquement avec la pop en espagnol. Personnellement, j'avais du mal et les voix me fatiguaient. Mais un jour, un éventail s'est ouvert dans le registre musical que j'écoutais. J'imagine qu'il est question d'éduquer l'oreille et d'apprendre à valoriser le message transmis.
María : En fin de compte, la pop, c'est tout. En fait, la phrase se concentre sur les gens qui détestent le Contempoprain, qui représente pour nous un temple de popeurs, de divertissement et de bonheur. Il a de nombreux haters, car il y a tellement de variantes que chacun s’adapte à l’un et rejette le reste qu'il caractérise comme "mauvais". On est aussi coupables de ça, mais à chaque fois on ouvre davantage notre esprit.
Comment avez-vous eu l'idée de faire un - magnifique - cover de la chanson Llorando en la limo de C. Tangana ? Quand vous l'avez enregistrée et que vous avez changé les paroles de "llorando en la limo" par "llorando en vespinos", avez-vous jamais imaginé que cela finirait par devenir un hit ?
C'était par hasard, on avait l'habitude de la chanter pendant les répétitions pour déconner entre chaque chanson, parce-que ça nous plaisait, jusqu'au jour où on a commencé à la faire, en pyjama, chez Paola. Les paroles sont modifiées pour s’adapter à ce qu'on vit, à ce que le luxe ne vit pas, bien que grâce à la chanson on s'est retrouvées dans une limousine. Rien qu'une heure, mais c'est déjà ça.
L’autre jour, en parlant avec Deva, elle disait que les étiquettes étaient très du siècle dernier et c'est vrai que chaque jour il ya plus de métissage et moins de préjugés, Pimp Flaco embrasse la pop avec Cupido, Egosex dynamite toute tentative de classification, Rosalía rapproche le flamenco du trap, au grand dam des plus puristes... Vous êtes d'accord avec Deva là-dessus ?
Alicia : Elle a tout à fait raison. Heureusement, les lignes qui fixaient un genre s'effacent un peu. À l'exception de quelques-uns, je pense que plus personne n'écoute un genre en particulier, ce qui permet de créer des synergies entre registres qui, un jour, n'ont strictement rien eu à voir l'un avec l'autre. Surtout avec la musique urbaine, qui est un peu l'élément commun.
María : Je pense pareil. La seule chose importante à étiqueter, c'est la nourriture, afin de ne pas dépasser la date de péremption. Mais c'est tout. Qu'est-ce que ça peut bien faire ? Il faut oser sortir et éliminer les préjugés.
Quelle est la prochaine étape pour vous cette année, des festivals, par exemple ? Vous êtes au Primavera Sound, mais pouvons-nous vous voir ailleurs ?
On va jouer un peu partout, comme Badgyal. On sera au Warm Up, au Tomavistas, au FIB, au Atlantic et à bien d’autres. L'idée est qu'on ait également le temps d'avoir plus de musiques. Pour le moment, deux sont déjà prêtes.
- Photographie: Ana Alborés